POUR UN PROJET DE SOCIÉTÉ ALTERNATIF, COMMUNAUTAIRE ET FÉMINISTE!

UNE ANALYSE-CRITIQUE DE LA POLITIQUE DE LA SANTÉ ET DU BIEN-ÊTRE
(MSSS, 1992)

DOCUMENT PUBLIÉ PAR LA TABLE DES REGROUPEMENTS PROVINCIAUX D'ORGANISMES
COMMUNAUTAIRES ET BÉNÉVOLES (MSSS)

JUIN 1993

 Rédaction Françoise David
Comité d'encadrement: Yvette Brunet, Lorraine Guay, Jeanne Hubert, Robert Rodrigue

La Table remercie le Comité de renforcement de la communauté dont le soutien financier a rendu possible la publication de ce document.

Introduction
1. Le document ministériel...en résumé
1.1 Les enjeux
1.2 Les objectifs
1.3 Les stratégies
1.3.1 Favoriser le renforcement du potentiel des personnes
1.3.2 Soutenir les milieux de vie et développer des environnements sains et sécuritaires
1.3.3 Améliorer les conditions de vie
1.3.4 Agir pour et avec les groupes vulnérables
1.3.5 Harmoniser les politiques publiques et les actions en faveur de la santé et du bien-être
1.3.6 Orienter le système de santé et de services sociaux vers les solutions les plus efficaces et les moins coûteuses
2. Une politique globale qui aurait pu devenir un projet de société
2.1 Un beau projet... qui tourne court
2.2 Soigner qui et comment
2.3 Les PROS, c'est quoi, ça?
2.4 Et la place du communautaire?
3. De quelques questions particulières
3.1 Les femmes
3.1.1 Une analyse incomplète
3.1.2 Des mesures insuffisantes
3.2 Les personnes âgées
3.3 Les jeunes : des mésadaptés?
3.3.1 La solution l'étalement institutionnel
3.3.2 Les troubles de comportements
3.3.3 La délinquance
3.3.4 Sur l'itinérance
3.3.5 Sur le suicide
3.4 La santé mentale
3.4.1 ... mais encore
3.4.2 Des conditions-cibles plutôt que des groupes-cibles
3.4.3 Des objectifs trop flous
3.4.4 Maintenir le tripartisme dans la planification des services en santé mentale... mais pas à n'importe quelles conditions
3.4.5 Les voies d'action prioritaires
3.4.6 La recherche
Conclusion

Annexe: De la Commissions Rochon à la Politique de la santé et du bien-être un long parcours pour le mouvement communautaire 

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Introduction

La Politique de la santé et du bien-être a été publiée par le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, en juin 1992. Elle sort au moment où la population québécoise fait face à une récession internationale. Au moment aussi où nos gouvernements font des coupures et de la tarification, une obsession nationale.

Ce contexte est difficile et frustrant pour les mouvements populaires. Batailles contre les coupures à l'assurance-chômage, contre le ticket modérateur aux personnes âgées qui se procurent des médicaments prescrits, contre les coupures dans l'éducation populaire... les groupes se mobilisent tout en continuant leur travail de soutien à des personnes démunies ou La Politique de la santé et du bien-être ne peut être commentée en faisant abstraction de cette conjoncture. Le gouvernement du Québec nous convie à travailler collectivement à améliorer l'état de santé de la population. Par d'autres lois ou politiques, il contribue, au même moment, à sa détérioration. Comment oublier ce constat?

Il nous faut cependant lire attentivement le document ministériel. Malgré les contradictions qui le traversent, sa publication marque une étape importante au plan de la définition d'objectifs de santé et de bien-être. Les analyses, priorités et moyens d'action retenus auront un impact majeur sur les pratiques de ceux et celles qui, à divers titres, sont impliqués dans les vastes secteurs de la santé et du bien-être. Y inclus les organismes communautaires et bénévoles...

La Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles attend depuis longtemps cette politique de la santé et du bien-être. Bien des fois, nos groupes ont signalé au ministère de la Santé et des Services sociaux qu'il eût mieux valu définir des objectifs pour une réforme de la santé plutôt que de commencer par un grand chambardement de structures. Bref, la fondation avant les murs! La Table note aussi qu'il n'y a pas eu l'ombre d'un débat public suite à la publication de la politique. Pourtant la réforme des structures (loi 120) avait fait l'objet d'une vaste commission parlementaire. La politique devra être discutée largement si l'on désire vraiment qu'elle marque de façon significative l'organisation des services sociaux et de santé dans les prochaines années. Quoi qu'il en soit, nous voilà devant un texte important qu'il nous faut bien saisir afin de nous situer nous-mêmes.

- Que pensons-nous de l'analyse qui sous-tend la politique?
- Sommes-nous d'accord avec les stratégies, les priorités et les moyens retenus?
- Quel peut être l'impact de
la politique sur nos pratiques?

C'est à ces questions que le présent texte veut tenter de répondre. Il représente l'état des réflexions de vingt-six (26) fédérations d'organismes communautaires et bénévoles.

Ceux-ci sont regroupés dans une Table provinciale de concertation depuis deux ans. Depuis, en fait, le dépôt du livre blanc qui a été suivi du projet de loi 120. La coalition a pris position sur la réforme Côté, et sur le financement des services sociaux et de santé. Elle a soutenu et soutient encore le développement des tables régionales d'organismes communautaires. Aujourd'hui, elle propose une analyse-critique du dernier-né du MSSS et souhaite que les groupes s'en inspirent dans leurs négociations avec les pouvoirs régionaux afin de préserver et de valoriser l'originalité et l'autonomie de leurs orientations, de leurs politiques et de leurs approches, telles que reconnues par l'article 335 de la loi.( Pour retracer l'historique des revendications et des luttes du mouvement communautaire en rapport avec les changements apportés au système de services sociaux et de santé, depuis la commission Rochon, voir annexe 1.)

Mais avant d'entrer dans l'analyse, commençons par un résumé de la Politique de la santé et du bien-être.

1. Le document ministériel... en résumé

La Politique de la santé et du bien-être est divisée en trois grandes parties:

Nous reprendrons ici les principaux éléments de chacun des chapitres. Cependant, nous invitons les lectrices et lecteurs à lire l'ensemble du document car il est impossible d'en saisir toutes les composantes dans un résumé.

1.1. Les enjeux

Dans ce chapitre, le Ministre souligne l'amélioration générale de la santé des Québécoises et des Québécois au cours des trente dernières années. Cette amélioration est due principalement au développement de la société québécoise et à l'adoption de politiques sociales progressistes. Par contre, certaines maladies ont pris de l'ampleur (cancer des poumons, MTS, SIDA, ..) et certains problèmes sociaux ont été mis en lumière (itinérance, violence envers les femmes et les enfants ... ).

Des inégalités persistent entre les hommes et les femmes, entre les groupes socio-économiques et entre les territoires, au regard de la santé et du bien-être. En fait, la question de la pauvreté est omniprésente. C'est souvent elle qui .explique l'écart dans l'espérance de vie des personnes, la persistance de maladies comme les maladies cardio-vasculaires, un stress élevé, des difficultés dans la vie familiale, etc... La pauvreté est concentrée dans certains territoires et chez certains groupes sociaux (les femmes et les jeunes).

On note enfin, dans ce chapitre que le système de services sociaux et de santé, même s'il est performant à plusieurs égards (accès aux services, contrôle des coûts ... ) doit être réorganisé et repensé. L'accent est trop mis sur le service comme une fin en soi. Pourtant, d'autres secteurs de la vie collective sont responsables de l'état de santé de la population. Certains domaines, notamment la protection de la santé publique et la prévention, souffrent d'un manque de coordination. Comme le système est perçu comme un dispensateur de services, les individus en deviennent les "bénéficiaires".

Pourtant, l'individu, les familles et les milieux de vie devraient être les premiers acteurs de leur propre santé et de leur bien-être.

Le défi qui attend donc le système de services sociaux et de santé, c'est d'agir sur les causes des problèmes. Il faudra mettre en évidence les liens multiples que les facteurs économiques, sociaux et culturels entretiennent avec d'autres déterminants de la santé et du bien-être (conditions de vie, habitudes de vie, biologie ... ) Ces facteurs doivent recevoir beaucoup plus d'attention qu'ils n'en ont eue jusqu'à maintenant.

La conclusion de ce chapitre sur les enjeux insiste donc sur la collaboration indispensable entre le système de santé et d'autres secteurs pour réaliser des gains additionnels en matière de santé et de bien-être. Les gains s'obtiendront en fixant des objectifs spécifiques, ce qui devra modifier la dynamique du système de services.

"Les moyens seront choisis, non plus seulement pour leur qualité intrinsèque, mais en fonction de leur contribution à prévenir, à réduire ou à résoudre un problème, à compenser, à soutenir ou encore à favoriser la réadaptation ou l'intégration sociale " (La Politique de la santé et du bien-être, p. 26).

1.2 Les objectifs

Ce chapitre majeur comporte une centaine de pages. Il est divisé en cinq sous-thèmes qui, en tout, englobent dix-neuf problèmes. La sélection de ces problèmes repose sur les critères suivants: le nombre de personnes touchées, les effets néfastes sur l'individu, la sensibilité populaire au problème ou ce qui est socialement acceptable, la disponibilité de solutions efficaces. Voici les cinq thèmes et les dix-neuf problèmes retenus (voir pp. 29-30 du document ministériel)

1. les abus sexuels, la négligence et la violence à l'endroit des enfants,
2. les troubles de comportement des enfants, des adolescents et adolescentes,
3. la délinquance,
4. la violence faite aux femmes,
5. l'itinérance,
6. l'alcoolisme et l'usage abusif de psychotropes.

7.les naissances prématurées ou de poids insuffisant et les anomalies congénitales ou génétiques,
8. les maladies cardio-vasculaires,
9. le cancer,
10. les traumatismes,
11. les maux de dos, l'arthrite et les rhumatismes,
12. les maladies du système respiratoire.

13. les maladies transmissibles sexuellement et le SIDA,
14. les maladies infectieuses,
15. les problèmes de santé dentaire.

16. les problèmes de santé mentale,
17. le suicide.

18. les obstacles à l'intégration sociale des personnes âgées,
19. les situations de handicap chez les personnes qui ont des incapacités.

Pour chacun des problèmes, le MSSS fixe un objectif et présente la question de la façon suivante:

- la description du problème, de son ampleur ainsi que de sa distribution dans le temps et l'espace,
- les principaux facteurs qui lui sont associés,
- l'analyse critique des façons actuelles d'intervenir,
- le choix des moyens les plus efficaces pour prévenir et réduire le problème,
- la recherche.

Nous ne reprendrons pas ici chacun des problèmes car il serait extrêmement long et fastidieux d'en faire le résumé. Les lectrices et lecteurs pourront lire ces cent pages ou, à tout le moins, celles qui les préoccupent selon leur secteur d'appartenance et d'intervention. Toutefois, certains problèmes seront abordés plus spécifiquement dans le 3e chapitre du présent texte.

1.3 Les stratégies

Ce dernier chapitre, mais non le moindre, nous indique qu'au delà des dix-neuf problèmes sélectionnés et des voies d'action retenues pour chacun d'entre eux, le ministère veut agir sur les facteurs déterminants de la santé et du bien-être et auprès des groupes vulnérables.

On entend donc adopter une démarche intégrée qui repose sur des stratégies d'ensemble. La politique en retient six:

1.3.1 Favoriser le renforcement du potentiel des personnes

On parle ici de promouvoir le développement des connaissances des mécanismes biologiques et de leur interaction sur les autres déterminants de la santé et du bien-être. On veut aussi réfléchir aux question éthiques, sociales et juridiques posées par le développement des recherches, en génétique par exemple.

Par ailleurs, le document gouvernemental insiste sur les changements à apporter aux habitudes de vie et aux comportement liées à la santé et au bien-être. Il est question d'usage du tabac, de mauvaise alimentation, de l'insuffisance de l'activité physique et de comportements sexuels peu responsables. On prône des activités éducatives, des campagnes de sensibilisation, des initiatives communautaires, etc. en mettant l'emphase sur l'attention à apporter aux population défavorisées.

Enfin, on veut renforcer les capacités psychologiques et sociales des individus, leur permettant ainsi de faire des choix et d'exercer un contrôle sur les événements de leur vie. Le Ministre soutiendra donc les actions visant le développement des liens parents-enfants, dans les familles plus vulnérables au plan social, économique ou psychologique. Et il appuiera les actions qui servent à maintenir et à développer les capacités des personnes qui vivent des situations de handicap, et celles qui misent sur leurs habilités sociales.

1.3.2 Soutenir les milieux de vie et développer des environnements sains et sécuritaires

Il est question sous cette rubrique des milieux de vie immédiats tels la famille, l'école et le travail. Plusieurs mesures sont envisagées telles :

- Le soutien aux familles sous diverses formes et avec des objectifs précis. On aborde ici la promotion de comportements pacifiques, le partage équitable des tâches entre les hommes et les femmes, les ressources de répit etc.;

- Le soutien aux initiatives du milieu scolaire qui tentent d'améliorer le climat de l'école;

- Le soutien aux actions qui visent à supprimer les facteurs de risque en milieu de travail et qui prônent une organisation du travail favorisant la participation des travailleuses et travailleurs aux prises de décision ainsi que l'exercice des responsabilités parentales.

Puis, il est question de l'environnement social. On mentionne que la qualité du tissu social, la force des solidarités et des réseaux d'entraide protègent les individus contre les effets cumulatifs du stress reliés à des conditions de vie difficiles. Il faut donc renforcer le réseau social des personnes et soutenir les initiatives issues du milieu qui vont dans ce sens.

Le MSSS veut aussi favoriser une plus grande équité dans les rapports sociaux entre les hommes et les femmes. On dit même que la réduction des écarts sociaux et économiques entre les sexes constitue une priorité. C'est que ces écarts défavorables aux femmes sont causes pour elles de multiples problèmes socio-affectifs et de santé. On se proposé donc de s'attaquer au problème de l'appauvrissement des femmes, d'agir sur l'évolution des rapports hommes-femmes, entre autres chez les jeunes, de soutenir les actions communautaires qui travaillent à ces changements et de promouvoir chez les hommes et les jeunes garçons des comportements pacifiques.

Enfin, le ministère entend s'associer au mouvement pour un développement durable, porteur de nouvelles valeurs environnementales qui sont bénéfiques pour la santé des personnes. Il sera donc question de recherche, d'information à transmettre, de respect des normes, etc...

1.3.3 Améliorer les conditions de vie

La santé et le bien-être, affirme la politique, sont largement déterminés par le revenu, la scolarité, les conditions de logement et les chances d'accès au marché de l'emploi. (La Politique de la santé et du bien-être, p.156) Il faut donc s'attaquer aux problèmes majeurs que sont l'insuffisance de revenu, le décrochage scolaire, le manque d'accessibilité à des logements à prix modique et à des emplois stables. A Encore là, les voies d'action privilégiées sont celles qui s'adressent plus particulièrement aux personnes et aux familles défavorisées. Par exemple:

- préparer un plan d'action gouvernemental de réduction de la pauvreté visant prioritairement les familles ayant de jeunes enfants;
- améliorer l'accès aux garderies, particulièrement pour les familles vivant en milieu défavorisé; améliorer l'accessibilité aux logements à prix modique, particulièrement pour les familles monoparentales pauvres;
- avec d'autres ministères et organismes, augmenter la création d'emplois stables et améliorer l'accès au marché du travail. On parlera, entre autres, de l'intégration des personnes handicapées au marché du travail

 1.3.4 Agir pour et avec les groupes vulnérables

Les groupes qualifiés de "vulnérables" sont ceux qui cumulent de nombreux problèmes et présentent un plus grand nombre de facteurs de risque comme des habitudes de vie néfastes, des environnements sociaux perturbés ou des difficultés économiques. Le Ministre cible donc huit groupes vulnérables:

- les jeunes de milieu défavorisé,
- les femmes âgées et qui vivent seules,
- les personnes qui ont une incapacité, les familles avec des enfant qui vivent une situation de violence,
- les familles monoparentales à faible revenu,
- les populations récemment immigrées,
- les communautés autochtones, les populations des quartiers défavorisés, des villes de ressources et de plusieurs villages de l'arrière-pays.

Pour réduire les problèmes et les facteurs de risque en agissant pour et avec les groupes vulnérables, le ministère prendra des moyens tels que :

- allouer des ressources en intensifiant l'action dans les communautés et les territoires où sont concentrés les groupes vulnérables;
- intensifier la recherche sur ces groupes, évaluer l'impact des interventions et former le personnel qui doit travailler avec les populations vulnérables;
- soutenir les actions visant à améliorer les conditions de vie et la qualité des milieux de vie de ces groupes.

1.3.5 Harmoniser les politiques publiques et les actions en faveur de la santé et du bien-être

Le ministère considère que cinq grandes priorités ressortent comme essentielles pour atteindre les objectifs de la politique:

- le renforcement du milieu familial,
- le renforcement du milieu scolaire,
- le développement et le renforcement des réseaux sociaux,
- l'accès au travail,
- la réduction de la pauvreté.

Ces champs d'action, constate-t-on, relèvent en bonne partie de secteurs autres que celui de la santé et des services sociaux. Pour être efficaces, les interventions doivent donc être coordonnées à tous les échelons de l'appareil gouvernemental. Il faut harmoniser les politiques sociales et intégrer les perspectives de la santé et des services sociaux. Le Ministre entend donc mettre en ■uvre des plans d'action intersectoriels qui viseront à contrer la dépendance sociale selon les cinq priorités énoncées plus haut.

Il veut aussi encourager les dynamismes locaux et régionaux puisque c'est d'abord à l'échelle locale que se développe la conscience de la qualité de vie et des éléments qui la composent (santé, économie, prévention des problèmes sociaux, environnement, sécurité). On soutiendra donc les groupes d'entraide, les organismes communautaires et les initiatives municipales comme "Villes et villages en santé". Le ministère incitera enfin les régies régionales à travailler avec les divers intervenant-e-s de la région et surtout ceux et celles dont l'action a un impact sur la santé et le bien-être de la population.

1.3.6 Orienter le système de santé et de services sociaux vers les solutions les plus efficaces et les moins coûteuses

Une fois établis les objectifs, les voies d'action prioritaires et les stratégies de la Politique de santé et du bien-être, le ministère veut se donner les moyens de réaliser tout cela. Le ministère entend donc consolider quatre fonctions reconnues explicitement dans la loi 120:

- la conception des programmes au niveau national;
- la régionalisation de l'organisation des services et de l'aménagement des ressources pour mettre en ■uvre les programmes;
- la répartition équitable des ressources;
- l'évaluation des résultats.

Comme le prévoit la loi 120, le ministère sera donc maître ■uvre dans la détermination des priorités et des programmes. Il reviendra cependant aux régies régionales d'organiser l'ensemble des services et de planifier un système de reddition de comptes.

Deux secteurs d'activités commandent une attention particulière: la prévention et la promotion de la santé auxquelles le ministre veut consacrer un minimum de 20% du budget de développement prévu pour l'implantation de la réforme; l'accès aux services de base par la consolidation des CLSC comme établissements de première ligne et l'augmentation des subventions aux organismes communautaires.

On accordera l'importance nécessaire à une répartition équitable des ressources entre les régions et du développement du monitorage et de l'évaluation pour s'assurer de la pertinence des interventions en rapport avec les objectifs visés.

Enfin, pour implanter et développer la Politique de la santé et du bien-être, il faut renforcer la recherche sur les facteurs de protection et de promotion de la santé, ainsi que sur la situation des groupes vulnérables. Le MSSS veut donc développer la recherche évaluative et soutenir la recherche-action en plus de s'occuper de la formation des ressources humaines. La reddition de comptes sera réalisée au plan régional et national.

En conclusion, le ministère nous annonce que la Politique de la santé et du bien-être:

"fait le pari de la mobilisation autour des objectifs et stratégies qu'elle propose: c'est là une exigence pour le développement social et économique du Québec, en d'autres mots, une condition essentielle au progrès." (La Politique de la santé et du bien-être, p.187)

 

2. Une politique globale... qui aurait pu devenir un projet de société!

Avant de nous livrer à une analyse-critique de la Politique de la santé et du bien-être, il nous parait important de souligner que des pas significatifs ont été accomplis depuis la publication du document Pour améliorer la santé et le bien-être au Québec: Orientations, paru en avril 1989. Nous verrons plus loin que l'analyse générale des problèmes sociaux et de santé tient largement compte des facteurs économiques, sociaux et culturels qui sont une responsabilité de société. En novembre 1989, Lorraine Guay écrivait ceci:

"Est-ce que le fameux système centré sur la personne ne conduit pas, en fait à ce que la personne se retrouve toute seule face au système? "(Lorraine GUAY, L'avant-projet de loi sur la santé et les services sociaux, L'R et le RRASMQ Montréal, 1989, p. 48.)

À l'époque, les moyens d'intervention retenus avaient tendance à évacuer presque complètement le contexte social dans lequel les gens vivaient. La politique ne règle pas complètement ce problème mais le ton est beaucoup moins culpabilisant. Par exemple, lorsqu'on aborde la délicate question des habitudes de, vie, on tient compte davantage du milieu économique et social.

"Une mauvaise alimentation serait à l'origine de 30% des cas de diabète, de cancer et de maladie cardio-vasculaire. ( ... ) Mais le régime alimentaire est parfois intimement lié aux moyens financiers. Le revenu dont disposent certaines familles ne leur permet pas toujours de manger suffisamment chaque jour." (La Politique de la santé et du bien-être, p. 109)

Un autre pas significatif alors qu'en 1989 la réalité vécue de façon spécifique par les femmes était quasi occultée, cette fois, elle est présente, dans tous les chapitres. Le portrait de la population québécoise est donc plus juste.

Par contre, nous devons relever une faiblesse majeure : la place insignifiante accordée aux problèmes particuliers que vivent les personnes des communautés ethniques. On mentionne ces communautés à deux reprises : dans le chapitre sur la délinquance et dans celui sur les groupes vulnérables. À notre avis, la présence de groupes de cultures diverses et d'origine autre que "canadienne-française" aurait dû traverser l'ensemble du document. Le Québec n'est plus une société blanche, canadienne-française et catholique. Les documents gouvernementaux doivent désormais en tenir compte dans toutes leurs descriptions et leurs analyses.

Quoi qu'il en soit, la Politique de la santé et du bien-être mérite d'être lue et commentée. La conception d'un peuple en santé ne sera plus jamais la même, au Québec. Au plan des concepts, on sort enfin de la logique uniquement biomédicale pour expliquer la maladie ou le mal-être. Le ministère "récupère" en quelque sorte (et tant mieux!) les analyses avancées depuis maintes années par le mouvement communautaire. Il s'appuie aussi sur les travaux des chercheur-euse-s progressistes qui démontrent les liens inévitables entre les mauvaises conditions de vie et la maladie physique ou les problèmes de santé mentale. Par contre, nous l'avons constaté lors de l'adoption de la loi 120, le gouvernement québécois recule devant la nécessaire remise en question des pouvoirs médicaux et technologiques. Cette contradiction pèsera lourd dans la mise en ■uvre, sur le terrain, de la Politique de la santé et du bien-être.

2.1 Un beau projet... qui tourne court

La meilleure façon de procéder à une analyse critique de la Politique de la santé et du bien-être, c'est de commencer par la fin, c'est-à-dire par la conclusion du document. En effet, nous avons là un texte-choc qui établit clairement en quoi cette politique devrait constituer un véritable projet de société pour le Québec.

Que dit la conclusion du document ministériel?

La politique... replace la santé et le bien-être dans leur contexte véritable la société. Elle réaffirme au fond une évidence, que l'Histoire nous avait maintes fois confirmée

"les améliorations de la santé et du bien-être les plus spectaculaires sont largement associées à de meilleures conditions de vie, à la qualité de l'environnement social et, de façon générale, à un accroissement de la prospérité... tous les indices nous commandent aujourd'hui de déborder le cadre strict du système de services et de considérer les mesures sociales qui peuvent affecter la santé et le bien-être." (La Politique de la santé et du bien-être, p.185)

Le texte s'affaire aussi à démontrer qu'une population en bonne santé physique et mentale, est un atout pour le développement économique du Québec. On dit que:

"Le Québec éprouve actuellement beaucoup de difficulté à intégrer et à maintenir dans l'univers productif une proportion croissante de sa population : jeunes décrocheur-e-s, chômeureuse-s, femmes responsables de familles monoparentales, toxicomanes, personnes qui ont des problèmes de santé mentale, des incapacités, prestataires de la Sécurité du revenu, itinérants. L'avenir des enfants et des jeunes aux prises avec de nombreuses difficultés d'adaptation et d'intégration sociales est préoccupant." (La Politique de la santé et du bien-être, p.186)

La boucle est donc bouclée. Un Québec où la population travaille, gagne un revenu décent, habite des logements convenables et vit dans un environnement sain, c'est un Québec où la population est vraiment à risque... -d'être en bonne santé! De plus, des personnes en bonne santé participent de plain-pied au développement du Québec.

En somme

"Si le sens de l'équité et de la justice sociale ne suffit pas à motiver l'adoption des mesures mises de l'avant dans la politique (...) peut-être l'intérêt général y parviendra-t-il." (La Politique de la santé et du bien-être, p.187)

Nous sommes pleinement d'accord avec une conclusion comme celle-là et la perspective globale qui s'en dégage. Nous nous attendrions donc à ce que le gouvernement québécois se dote de moyens véritables pour agir sur les causes structurelles de la pauvreté et des problèmes sociaux. La déception est grande lorsqu'on examine la stratégie qui porte justement sur les conditions de vie (La Politique de la santé et du bien-être, pp. 155-161).

Dans ce chapitre, on analyse avec beaucoup de justesse les effets de la pauvreté sur la santé des gens. On signale que la pauvreté croît, au Québec, surtout dans les familles ayant de jeunes enfants. La récession en est tenue responsable, de même que la hausse de la monoparentalité, la multiplication des emplois précaires, etc... Mais le document passe sous silence les décisions gouvernementales gui renforcent les situations de pauvreté. comme les coupures dans les programmes sociaux . Par ailleurs, le chapitre sur les conditions de vie est découpé en 4 thèmes dont on ne démontre pas l'interdépendance. Comme s'il n'y avait pas de lien entre l'insuffisance de revenu, la faible scolarisation, les problèmes de logement et le manque d'emploi! Résultat: "Pour s'attaquer au problème de l'insuffisance de revenu, le Ministre entend :

"s'associer à ses collègues des autres ministères et organismes concernés par la pauvreté et la dépendance sociale qui en découle, afin de préparer au cours des prochains mois un plan d'action gouvernemental de réduction de la pauvreté visant prioritairement les familles ayant de jeunes enfants." (La Politique de la santé et du bien-être, p.157)

Trois remarques importantes:

1. C'est à croire que l'entreprise privée n'est pas concernée par la question de la pauvreté au Québec. D'ailleurs, elle n'est à peu près jamais sollicitée, dans la politique, à participer à l'effort social pour améliorer la santé et le bien-être de la population. Pourtant, si l'on en croit les propos tenus par le ministre, dans la conclusion, l'entreprise a tout à gagner d'un Québec "en santé".

2. Nous avons affaire ici au "syndrome de l'entonnoir". Cette maladie se caractérise par l'ampleur de l'objectif et la faiblesse des moyens. Ici, on note qu'on s'attaque à l'insuffisance du revenu par un plan d'action qui vise uniquement les familles ayant de jeunes enfants. On ne fait aucunement le lien avec le manque d'emploi et les difficultés d'accès à l'emploi pour les femmes, les jeunes ou les personnes appartenant à des minorités ethniques.

3. Les familles les plus pauvres sont monoparentales et c'est une femme qui a la responsabilité des enfants. Comment peut-on concevoir un plan gouvernemental de "réduction" de la pauvreté (pourquoi ne pas y mettre fin, carrément?) sans aborder des questions aussi cruciales que: l'accès au travail pour ces femmes, les changements nécessaires à l'organisation du travail pour l'adapter à la vie familiale, l'augmentation des chèques d'aide sociale, etc... Ces mesures seraient, à long terme, bien plus efficaces et empreintes de dignité que les déjeuners des enfants pauvres dans les écoles...

Tout le monde sait bien que l'augmentation des revenus passe par des hausses de salaires à commencer par le salaire minimum. Elle passe aussi par une hausse des pensions, des chèques de chômages et d'assistance sociale. Plus fondamentalement encore, il s'agit de la création d'emplois stables et durables pour tous et toutes. Le ministre en parle, en page 161 mais il ne semble avoir aucune idée de la façon dont son gouvernement va s'y prendre pour remettre le Québec au travail. Les dernières "trouvailles" du gouvernement nous montrent bien, d'ailleurs, que nos dirigeants n'ont aucune perspective globale en ce qui a trait au développement économique de notre province. L'ouverture des magasins le dimanche et l'implantation de casinos tiennent lieu de relance économique!

La vision large et juste, dans l'ensemble, du contexte sociétal dans lequel s'inscrit la politique n'est donc qu'un discours sans poigne véritable sur la réalité. La plus belle preuve, c'est que bien des gestes posés par le gouvernement provincial au cours des derniers mois vont à l'encontre d'un programme social fondé sur l'équité et la justice :

Malgré un discours intéressant et documenté, nous ne devons donc pas nous attendre à ce que le MSSS propose au gouvernement du Québec de s'attaquer aux causes structurelles de la pauvreté. La seule piste qui semble porteuse d'espoir, c'est la préoccupation de l'abandon scolaire. Les ministères de l'Éducation et de la Santé semblent vouloir agir... Pour le reste, il faudra repasser.

Alors, que propose véritablement, concrètement cette politique? D'axer la partie des efforts vers les milieux défavorisés. Considérés globalement comme "à risque" Nous sommes devant un terrible aveu d'incapacité et de démission. Il y a de plus en plus de pauvres; on n'y peut rien, ou presque... alors, tâchons au moins de rendre leur vie supportable. Et de cibler, de cibler sans arrêt Quels pauvres on va aider! Certains groupes reviennent d'ailleurs, dans presque tous les chapitres : les mères monoparentales et leurs enfants et les jeunes.

Bien sûr, ces groupes sociaux sont effectivement défavorisés et discriminés. Mais un véritable programme gouvernemental de lutte à la pauvreté, c'est autre chose que le ciblage de plus en plus pointu des groupes-cibles appelés désormais "populations vulnérables". Mettre fin à la pauvreté qui casse le Québec en deux réclame l'avènement d'un projet de société qui va bien plus loin que soigner les plus mal-pris. Il faut repenser le marché de l'emploi, redéfinir la fiscalité et s'attaquer aux préjugés et au mépris envers ceux et celles qu'on qualifie trop souvent de parasites sociaux.

Cette logique mathématique a l'apparence du bon sens. En réalité, elle comporte plusieurs effets pervers. Tout d'abord, la détermination des "cibles" implique des recherches extrêmement coûteuses et sophistiquées, à la limite, irréalisables. En second lieu, ces recherches et les interventions subséquentes risquent fort d'augmenter le contrôle social sur les personnes dites "à risque". Le programme OL0 (OLO signifie "oeufs-lait-oranges". Ces aliments sont distribués aux femmes enceintes pauvres. Celles-ci sont souvent bénéficiaires de l'aide sociale. Notons que les femmes assistées sociales qui, à cause de leur grossesse, ne peuvent plus participer à une mesure d'employabilité), voient leur chèque coupé. La logique du système est surprenante... par exemple qui veut venir en aide aux femmes enceintes défavorisées, les astreint, en fait, à des visites régulières chez une professionnelle de CLSC. En troisième lieu, nous savons bien que dans la logique de réduction des coûts qui est celle de nos gouvernements, ils sont fort tentés d'agir uniquement auprès des "populations vulnérables". La promotion de la santé est donc remplacée par des mesures préventives et curatives qui ne s'adressent qu'aux groupes ciblés, toujours les mêmes. Par exemple, on ne travaillera pas à donner aux jeunes l'espace social et démocratique qui leur revient, on interviendra plutôt auprès des jeunes "à problèmes". On coupe ou on gèle les budgets de l'éducation populaire qui permet pourtant à des personnes à faibles revenus d'acquérir un certain pouvoir sur leur vie et dans leur communauté. À la place, on prétend aider les plus "poquées" à survivre dans des ghettos où elles sont considérées comme citoyennes de 2e classe.

 

2.2 Soigner qui et comment?

Nous arrivons ici à la fameuse question des groupes à risques et des clientèles-cibles. L'image qui nous vient à l'esprit est celle d'une personne savante et très très "gestionnaire" qui, à l'aide bien sûr d'un ordinateur, passe en revue les groupes sociaux et les problématiques, les classe, les décompose et détermine des priorités. Comme on s'inscrit dans une logique de résultats, il faut trouver la "cible", bien cerner ses caractéristiques et agir avec des moyens reconnus efficaces par d'autres savantes personnes.

Nous sommes très loin d'une conception qui fait de l'action sociale et communautaire le levier véritable d'une politique de la santé.

Si nous voulons vraiment, comme société, régler des problèmes sociaux ou de santé, la première condition, nous l'avons dit, c'est l'accès à l'emploi, à un revenu décent, à un logement vivable, à un environnement sécuritaire, pour toutes et tous. Mais il faut aussi donner aux communautés les outils économiques, sociaux, culturels pour que leurs membres puissent se développer aux plans collectif et individuel. Nous ne parlons pas ici de la tentation étatique de faire reposer sur l'individu seul la solution à son problème. Nous parlons d'une société ou l'État permet à toutes les personnes de vivre normalement, où il soutient les dynamismes locaux et régionaux, la coopération entre communautés, l'éducation populaire. Nous parlons d'une situation où les citoyen-ne-s sont responsable collectivement de la vie démocratique et sociale, en toute dignité. C'est une conception dynamique du bien-être, une façon de voir où la vie communautaire est au premier plan.

Nous sommes loin ici d'une simple logique de groupes-cibles ou vulnérables. Bien sûr, notre société doit accorder une attention particulière aux plus défavorisé-e-s d'entre nous, sur quelque plan que ce soit. Mais des services sociaux et de santé axés sur l'urgence, le pire, l'épidémie... ne remplaceront jamais un projet de société.

Voyons maintenant à quoi aboutit, concrètement, cette priorisation des problèmes et des clientèles. Nous voulons parler des fameux plans régionaux d'organisation de services, les PROS.

2.3 Les PROS, c'est quoi, ça?

Les dix-neuf problèmes prioritaires, que nous avons cités précédemment, sont regroupés dans cinq champs d'activités:

Des programmes de services seront définis pour chacun des problèmes et mis en application dans les régions. En soi, l'idée est plutôt bonne. Toutes les personnes travaillant sur un problème ou avec une clientèle donnée, tentent de trouver ensemble des solutions. Il y a trois pépins

Le premier c'est le risque d'un découpage excessif de la réalité sociale. Les situations problématiques ont des liens entre elles et ont souvent les mêmes causes, économiques, sociales, culturelles. La Politique de la santé et du bien-être tient peu compte de ces liens, on le constate en lisant les moyens d'action.

L'instauration des PROS oblige les institutions du réseau à se concerter et à se recentrer sur des objectifs, ce qui est valable. Mais elle contraint les organismes communautaires à se retrouver "participants obligés" à des tables où ils auront peu de pouvoir. Déjà, la régionalisation commence à essouffler les organismes qui courent d'une réunion à l'autre sans être remplacés, sans ressources matérielles et humaines pour leur permettre de se préparer adéquatement, sans reconnaissance véritable de leur approche globale, éducative et politique.

Il est assez clair que les problèmes et les groupes-cibles retenus, sont ceux que l'on juge prioritaires. C'est très inquiétant car les "oublis" de la politique sont importants. Par exemple, le document ne mentionne pas le manque flagrant de services d'avortement pour les femmes. Est-ce à dire qu'il faudra attendre une autre politique pour que cette question soit prise au sérieux?

 

2.4 Et la place du communautaire?

Dans la Politique de la santé et du bien-être, le mot "communautaire" est omniprésent: actions communautaires, initiatives communautaires, organismes communautaires... On parle aussi de communautés, de milieux de vie, de réseaux sociaux... De toute évidence, certaines idées se sont frayées un chemin, depuis les locaux des groupes communautaires issus du milieu et de certain-e-s intervenant-e-s en promotion de la santé jusqu'aux bureaux du ministère. La société québécoise voit enfin reconnues et saluées des années de travail et de luttes.

Mais (malheureusement il y a un mais!) le communautaire commence à être mis à toutes les sauces. Des institutions mettent sur pied et déterminent les orientations d'organismes à but non-lucratif qu'elles qualifient de communautaires. Nous, nous les appelons "ressources intermédiaires". Des CLSC mettent sur pied des groupes d'entraide. Sont-ils communautaires? Est-ce que tous les projets issus du milieu le sont?

Sans vouloir caricaturer, nous avons parfois l'impression que le vocable "communautaire" recouvre n'importe quel regroupement de deux personnes ou plus à la seule condition qu'elles n'appartiennent pas au réseau ou qu'elles soient situées hors les murs de l'institution.

Pourquoi devons-nous faire preuve de vigilance sur ce point? Parce que les organismes communautaires se définissent clairement comme des acteurs incontournables du changement social. Ils font partie d'un mouvement en fait, l'un des mouvements sociaux les plus importants au Québec. Malgré leur diversité et leur pluralité, ils partagent entre eux :

- une vision globale de la santé et du bien-être des personnes et de la société;
- une approche qui considère la personne comme un tout; la capacité de répondre de façon différente à de nouveaux besoins; -- une conception plus égalitaire des rapports entre intervenant-e-s et usager-ère-s;
- le même enracinement dans la communauté; une vision "politique" du service;
- des pratiques différentes d'exercice du pouvoir; le désir de faire advenir une société plus égalitaire.
(Lorraine GUAY, L'avant-projet de loi sur la santé et les services sociaux, LlZ et le RRASMQ- Montréal, 1989.)

Les organismes communautaires veulent que cette définition de leur identité soit comprise et respectée. Cela nous paraît parfaitement logique dans l'optique où nous refusons d'être seulement des distributeurs de "band-aid"; si rentables et soulageants soient-ils. Notre travail d'éducation et de mobilisation doit être pris en compte et soutenu, autant que le service. Et même le service doit être vu comme porteur de changements individuels et collectifs.

Par exemple, même si nous reconnaissons que la distribution d'aliments est indispensable en ce moment, pour beaucoup de gens, nous préférons grandement bâtir des projets comme les cuisines collectives. Ces projets regroupent les gens et les mobilisent dans la recherche de solutions, non pas individuelles mais sociales.

Évidemment, reconnaître ce rôle au communautaire, c'est accepter que la classe dirigeante se fasse contester, questionner, interpeller... Pourquoi pas? La santé de notre vie démocratique est à ce prix.

 

3. De quelques questions particulières

Nous ne pouvons effectuer ici une analyse approfondie des dix-neuf problèmes priorisés par le ministère. Compte tenu de la composition de la Table des regroupement provinciaux et des éléments d'analyse dont nous disposons, nous retiendrons les problématiques ou groupes suivants: les femmes, les personnes âgées, les jeunes la santé mentale.

3.1 Les femmes

Nous l'avons écrit plus haut, la bonne nouvelle c'est que les femmes existent, enfin! Certains titres de chapitres sont féminisés. Des statistiques sont mentionnées révélant dans plusieurs cas les inégalités qui prévalent entre les hommes et les femmes et les conséquences de ces inégalités sur le bien-être et la santé de ces dernières. À plusieurs endroits on en appelle à des changements importants dans les comportements masculins (responsabilisation face aux enfants, attitude pacifique, partage des tâches, etc.). Le ministère reconnaît aussi l'expertise des groupes de femmes, surtout en matière de violence et se propose de financer adéquatement ces groupes. On démontre clairement que la pauvreté se conjugue surtout au féminin et encore plus, s'il s'agit des cheffes de famille monoparentale.

Mais il y a deux mauvaises nouvelles. L'une se situe au plan de l'analyse et l'autre, à celui des mesures concrètes.

3.1.1 Une analyse incomplète

Même si, comme nous l'avons dit plusieurs éléments de l'analyse féministe apparaissent dans la politique, ils souffrent d'un manque de liens entre eux. Nous ne sommes pas en présence d'une analyse globale et d'une politique générale pour améliorer la santé et le bien-être des femmes. En réalité, un seul chapitre s'adresse exclusivement à la "moitié du monde", celui sur la violence. Et ce chapitre, malgré son titre général est consacré à peu près entièrement à la violence conjugale.

Encore une fois, nous faisons face à une analyse réductrice qui conduit forcément à des interventions ne répondant que partiellement aux besoins des femmes.

Par ailleurs, des éléments de l'analyse posent sérieusement problème.

Certaines situations sont regardées strictement à partir d'une approche très psychologisante qui ne tient pas compte des acquis du mouvement des femmes. Un exemple : l'abus sexuel des enfants.

"L'abus sexuel en milieu familial est attribuable surtout au manque d'attachement père-fille, à l'immaturité affective et sexuelle des adultes impliqués."

Comment se fait-il qu'on ne parle pas de l'abus de pouvoir des pères sur leurs filles? Tout le monde sait que l'abus sexuel des enfants est très souvent le fait des hommes. Pourquoi ne questionne-t-on pas un système d'éducation basé souvent sur l'autorité et l'obéissance, qui rend les enfants encore plus vulnérables et isolés? Aurait-on peur de nommer clairement la culture patriarcale?

Vient ensuite l'approche familialiste:

Dans le chapitre sur la délinquance, on note que les services sociaux s'occupent relativement peu des filles car elles "dérangent moins et intériorisent davantage leurs difficultés". Le ministère vise donc à rechercher un meilleur équilibre dans les investissements consacrés aux garçons et aux filles en difficulté". Et pourquoi s'occupera-t-on davantage des filles?

"En s'occupant de manière intensive des jeunes filles qui rencontrent des problèmes d'adaptation sociale ( ... ) on améliore les chances de briser la chaîne père absent-mère en difficulté-fils délinquant" (La Politique de la santé et du bien-être, p.46).

Autrement dit, on va s'occuper de nos adolescentes, non pas parce qu'elles souffrent dans leurs rapports affectifs, ou parce qu'elles dépriment lorsqu'elles se regardent dans un miroir... Non pas parce qu'elles sont anorexiques, subissent du harcèlement sexuel ou traînent des idées suicidaires... On va enfin en prendre soin parce qu'elles sont de futures mères! On pleure ou on crie???

3.1.2 Des mesures insuffisantes

Il y a aussi de mauvaises nouvelles au plan des mesures concrètes. Par exemple, en ce qui a trait à la consommation exagérée de médicaments chez les personnes âgées, on propose de :

"réviser le programme d'assurance-médicaments administré par la RAMQ" (La Politique de la santé et du bien-être, p. 63).

Au lieu de convaincre les médecins de pratiquer une médecine sociale, voire communautaire, punissons les personnes âgées! La majorité sont des femmes. Enfin, on nous dit qu'il faut améliorer les services de dépistage précoce du cancer du sein: "en particulier chez les femmes de 50 à 69 ans".

Précoce, vous dites?

D'autres problèmes surgissent, au niveau des mesures concrètes. On a mis de côté des problématiques majeures, pourtant bien documentées par le mouvement des femmes. Parmi les "oublis":

Étant donné que toute la politique est construite autour de priorités et d'objectifs à atteindre, il y a fort à parier que les questions "oubliées" donc jugées non-prioritaires ne feront pas partie des plans régionauxd'organisation de services. Les groupes de femmes ont du pain sur la plancheĚ!

Ces oublis sont d'autant plus bizarres que le ministère s'est compromis dans plusieurs dossiers:

- il subventionne les Centres d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel;
- il reconnaît le rôle des centre de femmes face aux problèmes de détresse psychologique des femmes;
- il a mis sur pied un comité sur la périnatalité et ce comité vient de rendre son rapport public;
- il subventionne des centres de santé pour femmes, reconnaissant ainsi leur expérience et leur expertise dans une intervention alternative à celle du réseau public;
- il veut procéder à la légalisation des sages-femmes et mettre en place des projets-pilote;
- il travaille à des orientations dans le domaine du planning et de l'avortement.

Il y a donc une sorte d'inconséquence ici. Nous faisons face aux effets négatifs d'une priorisation à outrance des problématiques.

Trois remarques en terminant ce chapitre:

1. Malgré les nombreuses enquêtes et études sur la santé des femmes, malgré les interventions et les revendications constantes et répétées des féministes en cette matière, il ne semble pas que le MSSS ait décidé de s'appuyer totalement sur les acquis du mouvement des femmes. On ne sent nulle part dans le texte de questionnement véritable sur le système biomédical qui a tant agressé les femmes par son incompréhension et son ignorance de leur oppression spécifique. Le rapport des femmes à leur corps, leur place spécifique dans la reproduction, les cycles qui jalonnent leur vie, rien n'est nommé, ou si peu. Les groupes préoccupés par la santé des femmes connaissent donc l'étendue du chemin qu'il reste à parcourir...

2. Comment a-t-on pu en arriver à l'objectif d'une baisse de 10% des cas de violence d'ici l'an 2002? On n'aurait jamais dû chiffrer l'objectif sinon pour dire que c'est à 0% qu'il doit tendre. La violence envers les femmes est un phénomène tellement grave et lourd de conséquences pour e'lles'4u'on devrait nous proposer une véritable mobilisation collective pour y mettre fin.

3. On parle de réduire la prématurité et l'insuffisance de poids à la naissance par une approche individuelle auprès des parents (traduire : des mères). Sans nier la nécessité d'un soutien particulier aux familles, il est encore une fois incroyable qu'on ne parle pas, ou si peu, d'agir sur les causes structurelles de la pauvreté, responsable en tout premier lieu des difficultés des mères et des enfants. Nous craignons fort l'augmentation de mesures de contrôle sur les femmes enceintes et les futures mères comme cela se voit dans d'autres pays et dans des provinces canadiennes.

En somme, sur la question des femmes, comme sur d'autres, la Politique de la santé et du bien-être est porteuse à la fois de messages encourageants et de pièges à éviter.

 

3.2 Les personnes âgées

"Ce n'est pas le vieillissement en soi, mais plutôt le vieillissement mal préparé, au niveau individuel, comme à l'échelle de la collectivité, qui peut transformer la vieillesse en fardeau". (La Politique de la santé et du bien-être, P.119)

Encore une fois, le discours de la politique sur le vieillissement est plutôt progressiste. Il place les responsabilité sociétales au premier plan. Le document nous entretient de la pauvreté des personnes âgées (surtout des femmes), de leur mise à l'écart dans une société qui fait de la productivité le nouveau dieu, de leur isolement, de leurs problèmes de santé.

Les voies d'action sont conséquentes:
- adapter la société au vieillissement de la population;
- fournir aux personnes âgées les moyens nécessaires pour maintenir le plus longtemps possible leur intégration à leur communauté;
-favoriser la participation des aîné-e-s dans les actions de prévention et de promotion de la santé et du bien-être.

Mais des problèmes importants subsistent:

En conclusion à cette partie sur les aîné-es, il est utile de constater que les personnes âgées souffrent, au fond, de la même exclusion sociale que les jeunes, les sans-emploi, les femmes au foyer, les personnes handicapées... C'est donc une grande partie de la population qui est concernée. Les organismes communautaires et bénévoles sont souvent les plus proches de ces personnes. Ce sont eux qui font connaître leurs besoins, défendent leurs droits et les mobilisent dans l'action sociale. D'où la nécessité absolue d'appuyer les groupes, politiquement et financièrement.

 

 3.3 Les jeunes des mésadaptés?

Comme nous le décrivions plus haut la Politique de la santé et du bien-être propose cinq champs d'intervention spécifiques : la santé physique, la santé mentale, la santé publique, l'adaptation sociale et l'intégration sociale.

En ce qui concerne les jeunes, la politique les place d'emblée dans la catégorie des personnes à problèmes d'adaptation (toxicomanie, itinérance, décrochage, prostitution, etc.). Ce choix spécifique indique une option très claire du ministère en regard des jeunes : les jeunes sont le problème; ils et elles sont mésadapté-e-s; il s'agit d'un problème des individus.

Or l'expérience et l'analyse des groupes communautaires ne concorde pas tout à fait avec cette vision clinique du problème. Bien sûr, les jeunes vivent des problèmes d'adaptation. Mais s'il y en a de plus en plus depuis la fin des années '70, nous devons conclure que la situation sociale et économique a entraîné chez un nombre croissant de jeunes une difficulté d'intégration à la société comme des personnes à part entière. En fait les jeunes sont de plus en plus pauvres, isolé-e-s, marginalisé-e-s, abandonné-e-s.

Cela n'est plus un problème des individus. Il s'agit plutôt de la difficulté qu'a notre société à intégrer convenablement tous ses membres.

En ce sens, la politique fait fausse route et conséquemment propose les mêmes vieilles solutions à des problèmes mal définis.

3.3.1 La solution l'étalement institutionnel

La Politique de la santé et du bien-être est curieusement silencieuse sur les groupes communautaires jeunesse. Aucun groupe reconnu n'y est expressément nommé : ni les maisons de jeunes, ni les maisons d'hébergement jeunesse, ni d'autres organismes communautaires jeunesse.

Aucun de ces groupes ne semble être reconnu par la Politique de la santé et du bien-être comme un acteur important en matière de santé et de bien-être des jeunes.

Au contraire, la politique semble s'orienter vers des interventions de soutien aux parents (maisons des parents, maisons de la famille) au détriment des maisons de jeunes et des autres groupes communautaires jeunesse qu'on ignore complètement.

Et en matière d'hébergement jeunesse, le document ne mentionne ni les maisons d'hébergement jeunesse, ni n'utilise d'autre appellation communautaire. Elle parle de façon plus générale de "ressources d'hébergement dans la communauté".

Cette utilisation ne nous semble pas gratuite si l'on se fie au texte de l'article 336 de la loi 120 qui relègue les maisons d'hébergement communautaires à des ressources intermédiaires "dans la communauté" harnachées au PROS et liées à une approche par "clientèle-cible".

À cet égard, le développement intensif de ressources intermédiaires d'hébergement par les centres d'accueil et les tentatives de harnachement par contrat de services proposées par les centres d'accueil aux ressources communautaires viennent nous confirmer, si besoin en est, la volonté politique de privilégier un étalement institutionnel qui risque de miner l'efficacité du travail des groupes communautaires.

3.3.2 Les troubles de comportements

Ce que la politique appelle ainsi c'est, par exemple, la consommation abusive de drogues ou d'alcool, la prostitution, les tentatives de suicide et les fugues du milieu familial. La pauvreté, l'accumulation des échecs scolaires et les difficultés familiales sont mentionnés comme facteurs explicatifs. En même temps, le ministère reconnaît que le contexte politique et économique actuel insécurise les jeunes et les place en situation de compétition et d'échec. Les voies d'action retenues sont conséquentes :
- agir sur le climat de l'école secondaire,
- prévenir le décrochage scolaire.

Voilà qui est bien. Mais l'absence d'analyse des causes profondes du décrochage scolaire nous amène à douter que des actions efficaces et concertées verront vraiment le jour. Dans un contexte où nos dirigeant-e-s politiques et économiques ne jurent que par l'excellence et l'efficacité à tout prix, comment croire qu'ils et elles consentiront à remettre profondément en question l'école secondaire pour en faire "un lieu de développement autant que d'apprentissage" (La Politique de la santé et du bien-être, p. 40)? Revaloriseront-ils la formation professionnelle à l'école? Comment croire qu'on augmentera réellement le nombre des intervenant-e-s sociaux et sociales auprès des jeunes? Où sont les millions promis aux organismes communautaires? Pourquoi ne parle-t-on pas d'agir dans les milieux de vie en privilégiant l'action communautaire pratiquée en maison de jeunes ou dans d'autres organisation similaires? Si la pauvreté a un effet sur le rendement scolaire, pourquoi ne pas hausser le salaire minimum et les prestations d'aide sociale au lieu d'humilier les mères en donnant à manger aux enfants "pauvres" dans les écoles?

En bref, des constats inquiétants, un discours qui indique un désir d'intervenir sur les causes mais des moyens qui ressemblent à des v■ux pieux.

 3.3.3 La délinquance

Selon le ministère, le nombre de jeunes délinquant-e-s ne semble pas avoir augmenté au cours des dix dernières années mais les gestes qu'ils et elles posent seraient aujourd'hui plus graves.

Ce délinquant est, la plupart du temps, un garçon et c'est lui qui pose les gestes les plus violents. Notons que le ministère ne questionne pas cette situation qui a pourtant un rapport avec une culture patriarcale faite de compétition "virile" et de rapports dominants et agressifs.

Dans la politique, les facteurs expliquant la délinquance composent une véritable liste d'épicerie où rien ne manque mais où tout est sur le même pied : tempérament difficile, absence du père, pauvreté, hétérogénéité ethnique, absence de vie étudiante à l'école, etc. Par ailleurs, on ne distingue pas la délinquance comme préliminaire à une carrière criminelle de celle qui marque la révolte de plusieurs adolescent-e-s et se résorbe à l'âge adulte quand ils et elles disposent de véritables moyens de socialisation et de prise en main de leur vie. Ce que leur offrent déjà les organismes communautaires.

On a pris soin d'établir le portrait-type du délinquant. Il est en 3e secondaire, vit dans un milieu pauvre avec une mère monoparentale; le père a fui ses responsabilités (La Politique de la santé et du bien-être, p. 42). La pauvreté est donc au c■ur du problème. Pourtant, encore une fois, les moyens d'action ne permettent pas d'entrevoir une intervention énergique pour en finir avec cette pauvreté que subissent tant de familles québécoises.

On constate aussi que la délinquance se retrouve de façon importante dans certaines communautés ethniques et autochtones. Pourquoi? Le texte ne le dit pas. Il aurait pourtant fallu parler de double discrimination pour ces jeunes dont l'avenir est obscurci par le racisme et l'intolérance. Si on n'en parle pas, comment agira-t-on là-dessus?

Par ailleurs, la politique soulève des questions importantes quant aux interventions actuelles:

- la lenteur des tribunaux,
- la lourdeur et la relative inefficacité des centres de réadaptation,
- l'intervention centrée sur les urgences,
- la négligence face aux problèmes des filles.

Les voies d'action sont conséquentes mais elles nous posent toutefois des problèmes. Certaines voies ressemblent à des v■ux pieux, tellement les moyens sont vagues, du genre: "Responsabiliser davantage les pères et raffermir les liens d'attachement pères-enfants"... D'autres sont inquiétantes pour les organismes communautaires.

Par exemple, quand on parle "d'investir davantage dans des ressources souples d'hébergement dans la communauté" (La Politique de la santé et du bien-être, p. 45), fait-on référence à des ressources intermédiaires mises sur pied par le réseau ou à de véritables organismes communautaires jeunesse, comme ceux qui existent déjà? Ces organismes, tels les maisons d'hébergement-jeunesse ne sont mentionnés nulle part, comme si leur rôle en matière d'intervention auprès des mineur-e-s n'était pas du tout reconnu. Cela nous porte à croire que le monopole institutionnel des centres d'accueil du réseau sera maintenu.

Ces deux chapitres sur les jeunes (troubles de comportement et délinquance), malgré des constats pertinents et certaines voies d'action intéressantes, nous laissent grandement sur notre faim. Après les représentations multiples des organismes communautaires jeunesse, après le rapport Bouchard, pourquoi le Québec ne se dote-t-il pas d'une véritable politique jeunesse? Pourquoi ne sommes-nous pas capables de reconnaître que les jeunes forment un groupe social toléré plutôt qu'intégré avec toute sa richesse et sa différence? Avons-nous peur des jeunes et des questions qu'ils et elles nous posent?

3.3.4 Sur l'itinérance

La politique identifie trois groupes spécifiques qui risquent plus que d'autres de connaître l'itinérance :
- les jeunes de 14-18 ans,
-les femmes en difficulté,
- les personnes sortant d'institution.

Plusieurs voies d'actions prioritaires sont donc dirigées vers ces groupes. Nous nous attacherons ici de façon particulière à la clientèle des moins de 30 ans.

On a le sentiment que la politique pointe les jeunes itinérant-e-s, d'une part parce que leur situation inquiète de plus en plus mais surtout parce qu'on veut désengorger le réseau public et , en particulier les centres d'accueil pour jeunes. Les jeunes de 14 à 18 ans sont les plus difficiles à placer en milieu naturel ou à renvoyer chez leurs parents à cause de leur âge. Où va-t-on les mettre?

Malgré un aveu d'échec des centres d'accueil (La Politique de la santé et du bien-être, p. 44), on semble vouloir prolonger le même modèle dans des établissements de plus petite taille sans se demander si le mode d'intervention est pertinent ou si des alternatives existent. On enverra donc les jeunes engorger des ressources communautaires devenues succursales de centres d'accueil, donc intermédiaires.

La même stratégie semble vouloir s'appliquer aux jeunes de 18 à 30 ans qui sortiraient d'institutions psychiatriques ou de centres de réadaptation poux toxicomanes. Afin de compenser l'effet pervers de l'institutionnalisation on veut envoyer aussi ces personnes dans des ressources d'hébergement dans la communauté, prolongement d'institutions.

Quant à la population des femmes en difficulté, l'accent est mis sur les femmes victimes de violence conjugale. À notre avis, cette restriction vise à ne pas reconnaître d'autres besoins des femmes itinérantes (par exemple, pauvreté, isolement, etc.) et à ne maintenir l'effort de l'État qu'auprès des maisons d'hébergement déjà existantes, sans avoir à soutenir de nouvelles initiatives. On dit, par ailleurs, qu'il n'existe pas de ressources équivalentes pour les hommes.

Que fait alors la politique pour des centaines de jeunes hommes et femmes de 18 à 30 ans qui sont accueilli-e-s actuellement sur une base volontaire dans les maisons d'hébergement jeunesse parce qu'essentiellement elles et ils sont pauvres, isolé-e-s et sans ressources? Le ministère permettra-t-il à un réseau déjà constitué de se développer?

3.3.5 Sur le suicide

Dans le chapitre sur le suicide, on souligne que "c'est chez les 15 à 24 ans que l'on relève la plus forte prévalence de tentatives de suicide et d'idéations suicidaires" (La Politique de la santé et du bien-être, p. 113). Le document établit qu'il y a une forte relation entre l'isolement social, le chômage, les problèmes familiaux, les maladies chroniques et le suicide.

Nous croyons, quant à nous, que le suicide est le plus souvent lié au désespoir face à l'isolement social, à l'échec dans l'intégration sociale, au sentiment d'incapacité à "réussir" et que le suicide s'accroît chez les groupes les plus marginalisés et les moins bien intégrés dans le "main stream" social. Par exemple, les jeunes, les autochtones, les personnes âgées et les pauvres.

Malgré l'importance de cette situation que l' ' on peut qualifier de dramatique, particulièrement chez les jeunes, les voies d'action proposées sont loin de la mobilisation générale. Encore une fois, on ne questionne pas ce qui apparaît comme une aberration : des jeunes qui songent à s'enlever la vie ou qui le font parce qu'ils et elles ne voient pas d'autre solution à leur désespoir. Il faudra bien, pourtant, que la société québécoise trouve avec elles et eux des réponses à leurs questions...

3.4 La santé mentale

La Politique de la santé et du bien-être reconnaît à juste titre l'origine multidimensionnelle des problèmes de santé mentale, produit de l'interaction de facteurs biologiques, psychologiques et sociaux. Mieux, cette politique affirme que "Ia santé mentale est liée tant aux valeurs dominantes dans un milieu qu'aux valeurs propres à chaque personne; qu'elle est influencée par des facteurs multiples et interdépendants tels que les conditions économiques, sociales, culturelles/ environnementales et politiques" (La Politique de la santé et du bien-être, p.108). Nous souscrivons d'emblée à cette façon de comprendre la problématique de la santé mentale. Pour nous en effet, "La personne a une histoire; elle vit dans un milieu donné et dans des conditions économiques, sociales, culturelles et politiques qui impriment à sa souffrance des caractéristiques propres et qui marquent ses relations avec les autres ".(RRASMQ Manifeste de l'alternative, Montréal, 1991..p. 10)

3.4.1 ... mais encore?

Certains aspects ont par ailleurs été ignorés dans la Politique de la santé et du bien-être. En santé mentale en effet, les "traitements" font partie du problème. Ainsi, les hospitalisations à répétition, les mesures de contention, les électrochocs, l'abus des neuroleptiques, l'approche exclusivement diagnostique contribuent grandement à "chronociser" les personnes ayant des problèmes de santé mentale. C'est d'ailleurs contre cette psychiatrie-là que nombre de personnes psychiatrisées et de ressources alternatives et communautaires se sont élevées.

On constate également que l'industrie privée des thérapies individuelles tout en demeurant faite sur mesure pour les mieux nantis de la société contribue dangereusement à individualiser, à psychologiser et à désocialiser des souffrances largement causées par les conditions de vie et les structures sociales.

Enfin, et nous tenons à le préciser une fois pour toutes : la déficience mentale n'est pas un problème de santé mentale. Certes les personne présentant une telle déficience peuvent vivre du stress, devenir dépressives, etc. Mais il y a une grave erreur à assimiler "problèmes de santé mentale" et "déficience intellectuelle", erreur qui nourrit les préjugés envers les personnes psychiatrisées en particulier.

3.4.2 Des conditions-cibles plutôt que des groupes-cibles

La Politique de santé et de bien-être affirme que ce sont très massivement les conditions de vie qui créent les problèmes mais du même souffle elle s'attarde de façon très particulière à des groupes qu'elle identifie minutieusement

"Ies personnes seules, les personnes peu scolarisées, celles qui ne travaillent pas à l'extérieur, les personnes âgées isolées, les réfugiés et les immigrants privés d'un soutien dans leur groupe d'origine, les femmes et les personnes défavorisées" (a Politique de la santé et du bien-être, p. 109).

Or à y regarder de plus près, les groupes-cibles mentionnés partagent des conditions communes:
- la pauvreté,
- une faible scolarisation (qui peut être à la fois cause et conséquence de la pauvreté),
- l'isolement social.

Ces "maux" sociaux ne se guérissent ni ne s'atténuent avec les moyens (l'arsenal) traditionnels de la psychiatrie ou des diverses disciplines thérapeutiques, encore moins avec la panoplie habituelle de médicaments. La politique opère ici un glissement dangereux en identifiant comme cibles d'intervention en santé mentale des groupes dont les causes profondes des difficultés proviennent des politiques et des structures sociales et en ne proposant que des solutions curatives.

3.4.3 Des objectifs trop flous

Ceci dit, la formulation des objectifs est nettement trop "floue": que veut dire "diminuer les problèmes de santé mentale"? Nous proposons plutôt comme objectifs spécifiques

­ Prévenir l'appauvrissement des personnes ayant des problèmesde santé mentale via des politiques de sécurité du - revenu, des programmes d'accessibilité à l'emploi non discriminatoires et des mesures de protection pour les travailleur-euse-s qui sont déjà sur le marché du travail.
­
Éviter la psychiatrisation de nombre de problèmes de santé mentale, L'approche psychiatrique de ces problèmes, même si elle est maintenant qualifiée de "bio-psycho-sociale" ne se caractérise pas spécialement par son ouverture aux dynamiques sociales. La tendance à solliciter l'avis du psychiatre pour apprécier divers phénomènes de la vie (séparation, monoparentalité, difficultés de couple, problèmes avec les enfants, etc.) risque d'y introduire une dynamique davantage médicale (régler les problèmes avec des médicaments) que sociale (travail sur les conditions de vie et les réseaux d'entraide).
­
Réintroduire dans les services la notion "d'alternative". notion qui a été évacuée de la Politique de la santé mentale. Cette orientation doit se concrétiser dans la mise en place de ressources alternatives à la bio-psychiatrie institutionnelle plutôt que dans l'investissement exclusif dans des ressources intermédiaires.

3.4.4 Maintenir le tripartisme dans la planification des services en santé mentale... mais pas à n'importe quelles conditions

Les ressources alternatives communautaires en santé mentale ont accepté de relever le défi de la participation à la planification des services en santé mentale. Dans ce contexte, la mise en place du tripartisme pour l'élaboration des PROS a constitué une avancée démocratique indéniable. Ce mode de planification doit être maintenu en particulier pour l'implantation des plans régionaux d'organisation de services et ce, jusqu'à ce qu'un bilan serré en soit fait.

On ne peut par ailleurs ignorer les difficultés importantes reliées à ce processus pour les ressources alternatives et communautaires, difficultés que le RRASMQ a qualifiées de Choc des cultures. La culture organisationnelle du réseau a nettement dominé celle du communautaire.

D'autre part, les PROS actuels tendent "à maintenir les mêmes acteurs, dans les mêmes mandats". On y retrouve en effet le maintien du modèle institutionnel et de l'approche biomédicale en psychiatrie; une faiblesse importante du "social" qui s'exprime entre autre par la primauté accordée à la logique du service (privilégiée par le réseau) sur celle de l'action sociale (privilégiée par le communautaire); l'absence de débats de fonds sur la désinstitutionnalisation qui est demeurée en dehors des comités tripartites... pour ne mentionner que quelques-unes des pierres d'achoppement!

On ne peut nier enfin que la logique des PROS provoque inquiétude et scepticisme profonds face à la consolidation et au développement des ressources alternatives et communautaires en santé mentale. Cette logique, purement technocratique, nie l'identité même des ressources communautaires en voulant les harnacher solidement au réseau en tant que seuls dispensateurs de services appelés à servir les objectifs fixés par le réseau lui-même.

Pour que la planification des services en santé mentale se poursuive dans un esprit de partenariat véritable, le respect de l'identité et de l'autonomie d'orientations, de politiques et d'approches des ressources alternatives et communautaires doit être garanti. Doivent être créées également des conditions de participation plus respectueuses de la culture du communautaire. Et doivent être assurés la consolidation financière et le développement de ressources alternatives et communautaires.

3.4.5 Les voies d'action prioritaires

La Politique de la santé et du bien-être affirme avec raison qu'il faut "adopter une philosophie d'action axée sur le milieu et agir en priorité sur les conditions de vie"(La Politique de la santé et du bien-être, pp. 110-111). Nous sommes entièrement d'accord avec cette orientation. Par ailleurs, on note certaines incohérences : ainsi, la politique mentionne dans la problématique que ce sont les femmes qui vivent davantage de problèmes de santé mentale mais on ne retrouve aucune action prioritaire pour répondre à cette situation.

Aussi de façon encore plus précise, selon nous, c'est la recherche de solutions dans le milieu de vie qui devrait constituer l'axe central des stratégies d'intervention. Le rapport Harnois avait d'ailleurs indiqué la voie en affirmant que toute ressource du milieu en mesure d'intervenir devrait avoir priorité sur les services institutionnels. Ces voies d'action devraient donc

- systématiser l'accès au travail et la scolarisation pour les personnes ayant des problèmes de santé mentale;
- mettre un terme à l'hospitalisation et l'institutionnalisation psychiatrique en collaboration avec les syndicats;
- consolider et développer le système d'aide et d'accompagnement en défense de droits en santé mentale en y ajoutant des pouvoirs d'enquête;
- décréter un moratoire sur le développement des ressources intermédiaires pour donner priorité à l'alternative via des projets novateurs;
- opérer une réallocation radicale des argents investis dans l'institution psychiatrique vers les communautés. Cette réallocation devrait relever des régies régionales et non des institutions elles-mêmes.
- intégrer l'analyse féministe à toutes les interventions auprès des femmes, consolider tous les groupes communautaires qui travaillent par, pour et avec les femmes et favoriser dans chaque région du Québec la mise en place de ressources alternatives spécifiquement destinées aux femmes ayant des problèmes plus sévères de santé mentale;
- retirer de la loi l'obligation faite aux institutions de bâtir un plan de services individualisé (PSI), cet outil d'intervention étant en fait un outil de contrôle social;
- arrêter l'implantation du système informatisé en santé mentale (SISM), aucun débat public n'ayant eu lieu sur l'introduction de l'informatisation dans le secteur de la santé et des services sociaux.

3.4.6 La recherche

La politique mentionne quelques pistes de recherche intéressantes.' Nous souhaitons vivement que d'autres orientations soient considérées :
- la promotion de recherches qualitatives, interdisciplinaires impliquant à la fois des milieux d'intervention communautaire et des chercheurs;
- la nécessité de documenter davantage l'impact (personnel et social) de "traitements" tels: neuroleptiques, électrochocs, approche par diagnostic.

Conclusion

 Une politique... pour aller plus loin

Au terme de cette analyse-critique, que pouvons-nous retenir? D'abord que nous sommes en accord avec de larges pans de la politique:

­ d'accord avec une analyse qui place enfin les conditions de vie au premier plan parmi les grands déterminants de la santé et du bien-être;

­ d'accord avec la prise en compte, au moins partielle, des besoins propres aux femmes;

­ d'accord avec des stratégies qui veulent renforcer les personnes et les milieux de vie, améliorer les conditions de vie, agir avec des groupes vulnérables et harmoniser les politiques publiques en faveur de la santé et du bien-être;

­ d'accord avec la reconnaissance des organismes communautaires et bénévoles;

­ d'accord avec des moyens d'action qui misent plus qu'avant sur la prévention et la promotion de la santé.

 Par ailleurs, nous prenons clairement nos distances avec d'autres conceptions, très présentes dans la politique:

­ Nous ne souscrivons pas aux objectifs de réduction de coûts et de rationalisation à tout prix qui peuvent conduire à des aberrations telles que:
des coupures dans les services et l'imposition de tarifs;
une distribution des services axée presqu'exclusivement sur des clientèles-cibles, ce qui augmente le contrôle social sur des groupes déjà marginalisés et va à l'encontre d'une véritable stratégie de promotion de la santé;
l'imposition d'une évaluation axée strictement sur une logique mathématique de résultats alors que dans le domaine social, en particulier, il est très difficile de mesurer des résultats en terme quantitatifs;

­ Nous ne croyons pas à la prétention ministérielle de lutte contre la pauvreté alors que le gouvernement actuel ne nous propose pas de moyens véritables de sortie de crise et pas de projet social axé sur la justice et l'équité. Au contraire, il adopte des mesures qui appauvrissent la population et accentuent le mépris envers les plus démuni-e-s.

La politique s'appuie donc souvent sur un discours intéressant mais les moyens d'action sont en-deça des attentes suscitées par ce discours. Compte tenu, par ailleurs, des contraintes budgétaires dont le gouvernement fait sans cesse état, compte tenu des réticences ministérielles à questionner et interpeller les lobbies médico-sociaux du réseau, on peut se demander jusqu'où ira, dans la réalité, l'application de la politique. Les organismes communautaires et bénévoles ont parfois le sentiment d'être ceux qu'on bouscule le plus allègrement, qu'on veut évaluer sous toutes les coutures, qu'on invite à se plier à une concertation tout azimut...

Que faire, donc, dans ce contexte mouvant et exigeant?

Nous sommes désireux-euses de continuer à offrir à la population une alternative réelle à la privatisation lucrative et aux pratiques bureaucratiques du réseau, médicalisées et standardisées. Cela demeure possible, à certaines conditions:

Et, bien sûr, continuons à réclamer du ministère et des régies régionales un financement adéquat pour nos groupes ainsi que le respect de notre autonomie au plan de l'orientation, des approches et des pratiques.

 

ANNEXE

 De la Commission Rochon à la Politique de la santé et du bien-être... un long parcours pour le mouvement communautaire

Ce bref retour nous permettra de situer la Politique de la santé et du bien-être dans un contexte historique. Nous l'effectuerons en tenant compte du rôle des organismes communautaires et bénévoles dans le secteur de la santé et des rapports qu'ils entretiennent avec l'État.

Juin 1985

La Commission Rochon a été mise sur pied en juin 1985. Elle avait comme mandat l'étude de l'ensemble du système de services sociaux et de santé. Plus de 800 mémoires ont été présentés par des groupes, associations ou institutions. La moitié provenait des organismes communautaires.

Les organismes communautaires ont été présents dans cette consultation. Ceux-ci ont mis le doigt sur d'importants irritants au sein du réseau public. Par exemple:

- surspécialisation, surmédication, hyperinstitutionnalisation... des problèmes médicaux et sociaux;
- sexisme des approches et des structures; absence des approches globales et collectives; bureaucratisation, déshumanisation des rapports entre professionnel-le-s et "client-te-s";
- impérialisme des corporations professionnelles face aux pratiques alternatives;
- mépris du communautaire, sous-traitance.

De plus, au delà des intérêts propres à chacun d'entre eux, ils ont formulé trois grandes revendications:

- un financement étatique adéquat dans le respect de l'autonomie du communautaire;
- la reconnaissance que le champ du social ne se limite pas aux services sociaux publics mais comprend également l'action sociale générée par le communautaire et l'élaboration de véritables -politiques sociales;
- la reconnaissance d'un partenariat égalitaire et non la complémentarité obligée avec le réseau.

Avril 1989

En avril 89, Madame Thérèse Lavoie-Roux, alors ministre de la Santé et des Services sociaux, dépose un document d'orientation intitulé Pour améliorer la santé et le bien-être au Québec. Le document reprend certaines des lacunes identifiées par la Commission Rochon

des modes d'intervention mal adaptés aux nouveaux problèmes de la population;

des inégalités liées aux catégories socio-économiques, au sexe, au territoire;

des obstacles géographiques, linguistiques, culturels, à l'accessibilité des services;

des services morcelés, discontinus, impersonnels;

un personnel démotivé;

un partage confus des responsabilités à l'intérieur du réseau et entre le réseau et le milieu.

Juin 1989

Par la suite, c'est-à-dire en juin 89, Mme Lavoie-Roux dépose un avant-projet de loi sur la santé et les services sociaux. Des élections provinciales ont lieu le 25 septembre 1989 et M. Marc-Yvan Côté devient ministre de la Santé et des Services sociaux. À son tour, il identifie les lacunes du système:

accent trop important placé sur l'institutionnel, le curatif et la technologie;

Février 1990

Une très longue commission parlementaire à lieu à l'hiver 90. Les organismes communautaires et bénévoles s'y présentent en grand nombre et y défendent des positions passablement concordantes. D'ailleurs plusieurs d'entre eux sont réunis au sein de la Coalition des organismes communautaires du Québec. La COCQ vise la reconnaissance politique du mouvement communautaire et dénonce l'accroissement du contrôle gouvernemental sur les groupes de différents secteurs. On y discute donc, entre autres, de la réforme Côté.

Les organismes communautaires mettent le ministère de la Santé et des Services sociaux en garde contre l'embrigadement du communautaire dans des programmes car cela pourrait signifier la fin d'un communautaire vraiment alternatif. Ils réclament la reconnaissance de leur autonomie et le maintien du financement de leurs regroupements provinciaux. Les groupes de femmes signalent que les problèmes particuliers aux femmes sont singulièrement absents de la réforme. De façon générale, on accueille avec satisfaction l'idée d'un système centré sur la personne, avec une restriction importante: il faut éviter à tout prix de rendre les individus seul-e-s responsables de leur santé et de leur bien-être. Ce serait faire fi de leurs conditions de vie, de leur milieu socio-économique, de leur culture, de leur situation géographique, et de notre responsabilité sociale face aux problèmes individuels.

Les organismes communautaires émettent aussi des réserves sérieuses face au processus de régionalisation. On est loin, selon eux, d'une véritable démocratisation du système de santé. On craint l'inéquité entre les régions. Plusieurs groupes vont jusqu'à rejeter la régionalisation et réclament que leur financement continue de venir de Québec.

Décembre 1990

Finalement, un livre blanc intitulé: Une réfonne axée sur le citoyen et un projet de loi (120) sont déposés en grande pompe par le ministre Côté en décembre 1990. Durant l'hiver qui suit, une douzaine de Fédérations d'organismes communautaires et bénévoles se réunissent régulièrement pour analyser le projet de loi et ses conséquences sur leurs groupes. Leur principal cheval de bataille, c'est la lutte contre l'obligation pour les organismes communautaires de participer à des plans régionaux d'organisation de services (PROS) pour recevoir du financement. Les groupes demandent aussi :

Juin 1991

Le 13 juin 1991 des centaines de représentant-e-s des groupes communautaires et bénévoles organisent une manifestation "pique-nique" à Québec. C'est l'étude du projet de loi 120, article par article. A ce moment les groupes apprennent de la bouche du ministre Côté qu'ils ne seront pas tenus de participer aux PROS pour être financés, à l'exception des ressources d'hébergement. Malgré tout, la loi demeure ambiguë sur le sujet puisqu'elle continue d'affirmer que les régies financeront les organismes communautaires et bénévoles à l'intérieur des PROS.

Septembre 1991

La loi 120 est finalement adoptée en septembre 1991. En septembre, les organismes communautaires et bénévoles qui ont travaillé ensemble durant huit mois, décident de se donner un nom, Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles (MSSS) et d'inviter un grand nombre de fédérations à joindre leurs rangs.

Bientôt, vingt-six regroupements formeront une coalition de plus en plus solide et efficace. Elle se dote d'un comité qui négocie avec le MSSS la question de l'évaluation. Elle participe aussi à la Commission parlementaire sur le financement des services de santé. Elle propose de remettre en question la médecine traditionnelle et l'utilisation à outrance d'une technologie sophistiquée plutôt que de couper dans les services et d'imposer des tarifs. À l'hiver 92, le ministre annonce la mise en place des régies régionales. C'est le branle-bas de combat à la table, mais surtout dans les régions. Beaucoup de régions se dotent de tables régionales d'organismes communautaires et se préparent en vue des élections. La table provinciale, pour sa part, produit un document intitulé: Régionalisation et démocratie, document qui établit un certain nombre de conditions permettant une participation réelle des organismes communautaires aux instances décisionnelles et consultatives, en région.

 Juin 1992

Les élections se tiennent en juin. Dans plusieurs régions, la concertation communautaire est un succès... qui demande beaucoup de temps et d'énergie! Il a fallu très rapidement apprendre les règles électorales, s'inscrire, trouver des candidat-e-s, se concerter. Tout cela dans un contexte de rareté des ressources humaines et matérielles... alors que les demandes d'aide de la population se font pressantes. En octobre 92, une rencontre provinciale réunit des délégué-e-s de presque toutes les régions. La fatigue est perceptible mais la mobilisation est toujours présente. À la veille de la régionalisation du communautaire (prévue pour avril 94), on veut que des questions majeures soient clarifiées et réglées : Par exemple :

recevrons-nous ou non notre financement via les PROS? sommes-nous assuré-e-s que les processus d'évaluation respectent nos orientations et nos approches?

pourrons-nous recevoir un financement pour nos tables régionales et pour la coalition provinciale?

Ces questions, et bien d'autres, les groupes décident de les adresser à M. MarcYvan Côté. La Table provinciale le rencontre donc le 25 janvier 1993.

La rencontre est satisfaisante au moins sur deux points

Le ministre s'engage à remettre une directive écrite aux régies régionales sur le financement des groupes hors-PROS.

Il accepte aussi d'examiner la possibilité de financer la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles.

Début juin 1993:

Nous en sommes là. Les régions continuent de se consolider. La Table provinciale travaille toujours sur le dossier "évaluation" et entame des débats importants et enrichissants sur le financement des groupes.

C'est à suivre....